Qui est la déesse ASHÉRA ?
à propos de SCYTOPOLIS, un roman de Barbara WEILL


Une déesse cananéenne adoptée par les Juifs

Le nom Ashéra désigne une déesse cananéenne ; mais par ailleurs, un autre mot d'origine cananéenne "Asteroth" similaire signifie "arbre sacré" ou "poteau sacré". C'était une déesse dont le symbole s’élevait à l’ombre des arbres verdoyants, sur les hautes collines, à côté de la stèle de Baal. Elle pouvait être représentée, ou symbolisée, aussi bien sous la forme d'une femme que par un arbre, souvent un chêne, ou par un simple pieu.


Figure en céramique israélite
d’une femme nue, identifiée
comme un pilier d’Ashéra.
La source principale d’information sur la déesse, au deuxième millénaire a.C.n., se trouve dans les textes ougaritiques. Son nom est Ashéra. Dans le cycle de Baal (KTU 1.1-6), elle apparaît comme la grande déesse, parèdre (1) du dieu El et mère des dieux mineurs du panthéon. Dans la légende de Keret, l’héritier du trône de Keret est décrit comme "celui qui sucera le lait d’Atirat", ce qui donne à penser que celle-ci pourrait être liée à la fertilité et jouer un certain rôle dans l’idéologie royale.

Ashéra incarne la fécondité de la nature, comme toutes ses sœurs les déesses : Astarté (avec laquelle on la confond parfois), Anath, ainsi qu'Innana de Babylone, et Ishtar de Ninive, l’Ishtar voluptueuse, appelée aussi Asurit, "l’heureuse," "la bonne fortune". Bien sûr, elles sont parentes de l'Isis des Egyptiens et de l'Aphrodite des Grecs.
Ashéra possède une image dans le ciel puisqu’elle est assimilée à la planète Vénus comme ses consœurs mésopotamiennes.

Les anciens hébreux eux aussi, vouent un culte à Ashéra qui est "la déesse heureuse" : son nom est formé sur le mot hébraïque qui signifie "bonheur". On l'appelle aussi la "Reine des cieux". Mais le mot ashéra signifie également en hébreu "buisson" ou "bois sacré", et dans la Bible, c'est souvent une façon de désigner la déesse en termes voilés : "vous renverserez leurs autels, vous briserez leurs monuments, vous abattrez leurs bosquets [ashéroth]" (Exode 34:13). Autrefois les bois appartenaient au culte d’Ashéra. Comme divinité tellurique, manifestant surtout sa puissance dans la végétation, Ashéra était particulièrement adorée dans les bois et dans les forêts. C'est pourquoi, en faisant mention de ce culte, la Bible parle souvent des "arbres verdoyants," des "arbres au feuillage touffu," des chênes, des peupliers, des térébinthes, à l’ombre desquels des prêtresses d’Ashéra observaient les rites voluptueux de la bonne déesse, parmi lesquels la prostitution sacrée.

A l'époque des Juges on trouve de nombreuses statuettes en bois représentant Ashéra (qui n'ont pas été conservées), ainsi que des statuettes en argile, représentant une femme nue. Comme leurs seins sont exagérés avec les mains qui les soutiennent, on pense qu’ils évoquent l’aspect nourricier de la déesse mère. Les figurines de piliers ont surtout été trouvées dans des maisons privées, ce qui suggère leur caractère domestique. Dans un monde assailli par la misère et la sécheresse, c’est probablement le souci de la fécondité qui a attiré les Israélites et les Judéens des campagnes vers la déesse Ashéra, qu’ils associaient à l’abondance.

Le roi Salomon, dans sa vieillesse, établit un culte polythéiste-syncrétique. L'une des déités auxquels Salomon voue un culte est la "Déesse des Sidoniens", Ashéra (1Rois ch.11).
[Les habitants de la Judée] "érigèrent, eux aussi, des hauts-lieux, des monuments et des statues d'Ashéra, sur toute colline élevée et sous tout arbre touffu". (1Rois 14:22-23)
Le roi Akhab érigea une Ashéra, probablement dans le temple de Samarie ; elle existait encore sous le roi Yoakhaz [environ 814-798] (1Rois 16:33)
Les rédacteurs des livres des Rois mentionnent plus tard : "Toutefois, ils ne s’écartèrent pas des péchés que la maison de Jéroboam avait fait commettre à Israël, ils y persistèrent ; même l’Ashéra resta debout à Samarie" (2Rois 13:6).
Aux temps du prophète Elie, on trouve dans le pays "quatre cent cinquante prophètes de Baal et quatre cents prophètes d'Ashéra", protégés par la reine Jézabel (1Rois 18 : 19).



Saint des Saints du temple d'Arad. Au fond, on voit deux stèles
représentant YHWH et sa parèdre Ashéra. Au premier plan se trouvent
deux autels à encens (environ 10e siècle a.C.n.).

L'archéologie témoigne de la présence d'Ashéra à cette époque : "L'existence de hauts lieux et d'autres formes de vénération ancestrale des dieux domestiques de résultait pas – contrairement à ce que laissent entendre les livres des Rois – d'une sorte d'apostasie par rapport à une foi antérieure plus épurée. Ils faisaient partie des traditions immémoriales des habitants des collines de Juda, qui vouaient un culte à YHWH, mais aussi à une pléthore de dieux et de déesses bien connus, ou empruntés aux peuples voisins. […]
Aussi, la meilleure preuve archéologique de la popularité de ce type de culte à travers le royaume réside dans la découverte de centaines de figurines de déesses nues de la fertilité, dans tous les sites appartenant à la monarchie tardive de Juda. Les inscriptions, datant du début du VIIIe siècle av. J-C., trouvées sur le site de Kuntillet Ajrud, dans le nord-est du Sinaï – un site qui présente un certain nombre de liens culturels avec le royaume du Nord -, sont encore plus significatives. Elles font apparemment référence à la déesse Ashéra comme étant l'épouse de YHWH. Pour le cas où l'on serait tenté de croire qu'il faut attribuer ce mariage de YHWH à quelque hallucination coupable des Nordistes impies, une formule très proche, qui mentionne " YHWH et son Ashéra", apparaît sur une inscription datant de la monarchie tardive, qui fut découverte dans la plaine de Juda.
Ce culte ancestral ne se limitait pas aux districts ruraux. Nous possédons une ample moisson d'informations archéologiques et bibliques qui prouvent que le culte syncrétique de YHWH florissait dans la ville même de Jérusalem à la même époque" (2).

..Les femmes riches d’Israël, les bourgeoises de Jérusalem, portaient sur elles des symboles d’Ashéra en or ou en argent, qui étaient à la fois des bijoux et des objets de dévotion. Ce culte en général a toujours été la chose des femmes, comme en témoigne l’histoire de la reine Maakha. Le fils de cette reine, un roi piétiste de Juda, Assa, mit brutalement en pièces et brûla dans la vallée de Cédron l’idole que cette pieuse princesse avait fait faire pour Ashéra (1Rois ch.15).

Disparition d'Ashéra :

Mais Dieu finira par perdre son épouse… au moment de la grande réforme religieuse entreprise par le roi Josias (VIe siècle) et terminée par le scribe Esdras (Ve siècle). Pendant cette période charnière de l’histoire religieuse, les juifs passent de la monolâtrie – considérant YHWH comme leur dieu parmi tous les autres – au monothéisme – la reconnaissance d’un seul et unique Dieu sur terre.

Le roi Josias, vers 630 av. J.-C., "ordonna [...] de retirer du sanctuaire de Yahvé tous les objets de culte qui avaient été faits pour Baal, pour Ashera et pour toute l'armée du ciel [...]. Il supprima les faux prêtres que les rois de Juda avaient installés et qui sacrifiaient [...] à Baal, au soleil, à la lune, aux constellations et à toute l'armée du ciel. [...] Il démolit la demeure des prostituées sacrées, (2Rois 23: 7) qui était dans le temple de Dieu".

Charles Mopsik explique ainsi cette mutation (3) : "Quand un couple n'occupe pas la première place, c'est un dieu suprême androgyne, homme et femme ou père et mère à la fois, tel le Zeus des hymnes orphiques, qui assume la création. Ainsi, de la religion des Australiens aborigènes à la mythologie grecque en passant par le zervatisme de l'ancienne Perse, et quelles que soient les formes spécifiques que revêtent les dieux, il semble que la croyance en l'existence d'un couple primitif divin, sexuellement différencié ou non et qui succède souvent à un dieu premier androgyne, soit enracinée au plus profond de la conscience religieuse de l'humanité, à toute époque et en tout lieu.
Il semblerait à première vue que la religion biblique des Hébreux, héritiers à plus d'un titre de ces civilisations qui plongent leur racine dans la préhistoire de l'humanité, ait évincé toute référence à cette représentation mythique au profit de la croyance en un Dieu unique. Cette divinité suprême a cumulé la totalité des traits que se partagent par ailleurs les divinités mâles et femelles, ou plutôt, abandonnant presque tout caractère féminin, a fini par s'identifier à la figure d'un Père unique. L'émergence du monothéisme hébreu est souvent même présentée comme la victoire du système de société patriarcale sur un matriarcat préexistant où la figure des déesses mères avait une position centrale.
[…] Pourtant, la Bible aussi considère que l'humanité dérive d'un premier couple, mais Adam et Eve perdent bien vite tout ce qui aurait pu les assimiler à des êtres divins : ils sont très vite chassés du jardin d'Eden et condamnées à la mortalité et au travail. Cette déchéance du couple primitif par laquelle il rejoint l'existence ordinaire est une sorte d'intrusion brutale du principe de réalité venant rompre l'enchantement du monde mythique et déplaçant l'enjeu de l'aventure humaine sur le plan d'une histoire dont les hommes sont directement responsables."


Petite statue votive de la
déesse mère
Ashérah, la Reine du Ciel

Si auparavant Ashéra pouvait être considérée comme la parèdre de Dieu, désormais sa présence est occultée ou violemment fustigée dans la Bible, chaque fois qu'on y fait allusion.

Mais bien qu'elle soit pourchassée par les rois et les prêtres, le peuple, et surtout les femmes du peuple, n'ont pas renoncé à lui rendre un culte, comme en témoigne ce texte de Jérémie : "Tous les hommes qui savaient que leurs femmes offraient de l'encens à d'autres dieux (…)
Nous voulons faire tout ce que nous avons dit : offrir de l'encens à la reine du ciel et répandre des libations pour elle, comme nous l'avons fait, nous et nos pères, nos rois et nos princes, dans les villes de Juda et dans les rues de Jérusalem. Alors nous avions du pain à satiété, nous étions heureux et nous ne connaissions pas le malheur.
Mais depuis que nous avons cessé d'offrir de l'encens à la reine du ciel et de répandre des libations pour elle, nous avons manqué de tout et nous avons été exterminés par l'épée et par la famine...
D'ailleurs, lorsque nous offrons de l'encens à la reine du ciel et que nous répandons des libations pour elle, est-ce sans l'accord de nos maris que nous faisons des gâteaux à son image, et que nous répandons des libations pour elle ?" (Jérémie 44:15-20).
Bien entendu, le prophète leur donne tort : "C'est parce que vous avez offert de l'encens, parce que vous avez péché contre le Seigneur, que vous n'avez pas écouté le Seigneur et que vous n'avez pas suivi sa loi, ses prescriptions et ses préceptes, c'est pour cela que ce malheur vous est arrivé - voilà pourquoi il en est ainsi en ce jour" (Jérémie 44:23).

Depuis le retour de l'exil de Babylone, il est interdit de prononcer le nom d'Ashéra. Et les sages qui à Jérusalem, ont mis par écrit les textes sacrés ont effacé sa présence. Mais son culte ne s'est pas éteint pour autant, car la croyance populaire persiste à penser que la fécondité, celle de la terre et celle des humains, doit être régie par une divinité féminine. On trouve encore, dans tout le pays, ses sanctuaires qui sont des bois ombreux au vert feuillage, souvent arrosés par des eaux courantes, des endroits mystérieux où l’on n’entend guère que le roucoulement des colombes consacrées à la déesse. A la fin de l'hiver et au début de l'automne, ses adorateurs s'y rendent avec des flûtes et des tambourins, des gâteaux et du vin, pour lui rendre hommage par leurs chants et leurs danses.

Le retour de la féminité dans la Kabbale :

il est évident que la Kabbale ne réhabilite pas les déesses antiques, mais elle rétablit la présence d'un élément féminin pour la structuration du monde ici-bas, et sa réparation dans les temps à venir. La symbolique de la féminité dans la mystique juive vient sans doute combler une lacune que l'on ressentait déjà lorsque l'on s'adonnait au culte d'Ashéra, face à la proclamation d'un Dieu unique et masculin.

"Si beaucoup de cabalistes ont tenu à souligner que le principe féminin tenait toute sa substance de ce qui lui parvient des échelons plus élevés, c'est surtout pour éviter de faire de cette dimension une figure autonome, car elle se trouve être représentée sous des traits si évocateurs, dans le Zohar par exemple, que le risque de la croire séparée du reste des émanations n'est pas négligeable. C'est presque uniquement pour qu'on ne la confonde pas avec une déesse, parèdre autonome du dieu, que l'hétéronomie et la dépendance de la dimension féminine a été l'objet de tant d'insistance dans maints écrits de la cabale. Quand au fond, il n'est pas douteux un instant que le féminin est un aspect divin plus actif et plus historiquement effectif que l'aspect masculin." (4)

Au sujet de la féminité dans la Kabbale, on peut lire sur le web l'article d'Esther Starobinski-Safran, La Chekhina, figure du féminin.

Ajoutons qu'au 21ème siècle, on assiste à un regain d'intérêt de la part des femmes pour les déesses mères de l'Antiquité, et que des féministes juives revisitent la figure d'Ashéra et tentent de la faire renaître.

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Notes

  1. Parèdre : divinité associée, à un rang subalterne, au culte et aux fonctions d'une autre divinité ; souvent l'épouse d'un dieu masculin

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  2. Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, La Bible dévoilée, Folio-histoire pp. 361-362
  3. Charles Mopsik, Le sexe des âmes, Editions de l'Eclat 2003, pp. 13-15
  4. Charles Mopsik, ouvrage cité, pp. 45-46